Le Bourreau des Calanques de Méhu Santana
Je suis né à 300 mètres d’ici, rue Sainte Françoise. Aujourd’hui, les requins aménagent les taudis et expulsent les besogneux. Bientôt le quartier sentira le 5 de Chanel et Fauchon rachètera le bazar de Mousse. Main basse sur la ville… Laissez passer les voyous ! Ils te disent la modernité, la globalité, ils t’expliquent que c’est inexorable. Ils neutralisent les odeurs de frites, de kebab, d’harissa. Les banques, les enseignes friquées remplacent les squats, repoussant les rebelles, les malgracieux, plus bas, plus profond. Hier, les affreux me faisaient chier, aujourd’hui ils me manquent. Mon vieux était l’un des leurs. Fantaisiste, affabulateur, père surréaliste, frère de bringues,. Minot, il m’en a raconté des histoires ! Un soir d’avril, inspiré par une bourrasque soudaine, il m’assurait que les eaux qui dévalaient des ruelles du Panier suffisaient à nourrir tous les poissons du vieux port. Un jour d’orage, ma mère m’a surpris jetant par la fenêtre deux hectos de parmesan que j’avais pris le soin de râper. Elle m’a filé une torgnole, à me tourner la tête ! Dès lors, j’ai écouté mon père avec prudence. J’avais compris que mes parents parlaient des langages différents, jusqu’à ne plus rien échanger. Elle lui demandait de ramener le pain, il s’en acquittait parfois, invoquait mille raisons lorsqu’il revenait les mains vides. J’aime ce quartier, il fabrique des souvenirs à ses enfants. La Joliette, la Major, la Montée des Accoules, rue Caisserie. Les flics et les voyous dans un même décor, certains sur un même palier. Du respect discret, des rancoeurs cachés, des amis fâchés, la frontière « flic ou voyou » immatérielle mais présente.
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